Après 37 années de règne sans partage sur le Zimbabwe, Robert Mugabe était le plus vieux chef d’Etat en exercice et l’un des derniers survivants des luttes anticolonialistes. Pour les uns, c’était un héros du combat contre le néo-impérialisme et pour les autres, un despote criminel

Robert-Grace Mugabe
«Le président dort avec un œil ouvert, avait dit son épouse Grace Mugabe la semaine dernière

«Le président dort avec un œil ouvert, avait dit son épouse Grace Mugabe la semaine dernière. On nous menace, jour et nuit, que si tel ou tel ne succède pas à Mugabe, nous serons tués.» Ce scénario épouvante ne s’est pas réalisé. Mais détenu depuis hier à son domicile, l’homme fort d’Harare est devenu l’otage de son armée.

Emmerson Mnangagwa, un proche de Robert Mugabe depuis les années 1970, a été la dernière victime du chef de l’Etat, qui a écarté ses successeurs potentiels, lui qui ne voulait pas en désigner. «La majorité des gens pensent qu’il n’y a personne pour me remplacer», avait-il déclaré en février, avant de couper son gâteau d’anniversaire de 93 kilos. A chacune de ses fêtes d’anniversaire, le facétieux nonagénaire s’amuse à commander une pâtisserie du même poids que son âge.

Rester au pouvoir «jusqu’à 100 ans»

Mugabe voulait rester au pouvoir «jusqu’à ses 100 ans». Il avait reçu l’aval de son parti pour se représenter aux élections de 2018. Récemment, il avait lâché que son épouse, Grace Mugabe, 52 ans, serait une «bonne candidate» pour sa succession. Surnommée «Gucci Grace» en raison de ses folles dépenses de shopping, l’ancienne secrétaire avait gagné de plus en plus d’emprise sur son mari, affaibli par une santé fragile, qui l’oblige à se rendre fréquemment à l’étranger pour se faire soigner. «Je continue de m’entraîner dur pour rester en vie et faire l’expérience de ma propre résurrection lorsque les gens me donnent pour mort», avait-il déclaré l’an dernier, après une énième rumeur annonçant sa mort.

Homme controversé, peu aimé mais respecté, Mugabe a marqué son époque par ses attaques virulentes contre les Occidentaux. Encore en septembre, le «vieux crocodile» avait vilipendé le président américain Donald Trump du haut de la tribune des Nations unies: «Nous sommes libres parce que nous avons vaincu le monstre de l’impérialisme. Amenez un autre monstre, quel que soit son nom, et il souffrira les mêmes conséquences.»

Lutte contre le régime raciste de Ian Smith

Né dans une famille pauvre, Robert Mugabe a été marqué par la lutte contre le colonialisme. Diplômé de plusieurs universités, grand lecteur, l’ancien instituteur s’est engagé dans la lutte contre le régime raciste de Ian Smith dès 1960. Il a passé dix ans en prison. Après l’indépendance du Zimbabwe en 1980, devenu premier ministre puis président à partir de 1987, il est le «chouchou» des Européens. Sa politique de réconciliation à l’égard des Blancs et ses politiques sociales (éducation, santé) sont citées en modèle. Les pays occidentaux ferment les yeux sur la violente répression d’une rébellion dans le sud du pays en 1982, qui aurait fait 20 000 morts.

Fermiers blancs expropriés

Mais à la suite de politiques d’ajustement structurel et d’une intervention coûteuse en République démocratique du Congo, le Zimbabwe s’enfonce dans la crise économique et sociale à la fin des années 1990. Menacé par la montée de l’opposition, Mugabe lance en 2000 le mouvement violent d’expropriation des 4500 fermiers blancs qui détiennent deux tiers des terres arables. Les fermes saisies sont souvent attribuées à des proches du régime. La production agricole fond de moitié et le Zimbabwe, qui était exportateur de produits agricoles, devient dépendant de l’aide alimentaire internationale. Au moins un million de Zimbabwéens fuient à l’étranger.

En 2002, les pays occidentaux adoptent des sanctions contre Harare. Mais loin de devenir un paria sur la scène internationale, Mugabe arrive à se profiler en victime des impérialistes, Britanniques en tête (Tony Blair devient sa bête noire). Fort du soutien africain, notamment de l’Afrique du Sud, l’homme fort d’Harare accentue la répression dans son pays, après la victoire de l’opposition aux législatives de 2008. Une vague d’arrestations et tortures d’opposants pousse le candidat de l’opposition arrivé au premier tour à la présidence, Morgan Tsvangirai, à se retirer. L’inoxydable dirigeant parvient à affaiblir durablement l’opposition, tandis que le pays s’enfonce durablement dans le marasme.

Président de l’Union africaine

En 2015, le chef de l’Etat est élu président de l’Union africaine, symbole de son retour sur la scène internationale. «Les impérialistes et les colons, c’est fini. L’Afrique est pour les Africains. Ce que l’Occident dira ou fera n’est pas mon affaire», martèle-t-il comme un vieux refrain. Si «comrade Bob» force le respect, c’est sans doute parce qu’il tape parfois juste. Comme lorsqu’il dénonce l’hypocrisie des Occidentaux, prêts à le condamner, alors qu’ils se sont pressés aux obsèques du roi Abdallah, comme le faisait remarquer Nick Mangwana, un cadre du parti au pouvoir, alors que «l’Arabie saoudite est au bas du classement des pays respectant les droits humains». Pour d’autres, y compris des ONG de son propre pays qui avaient saisi la Cour pénale internationale en 2006, Mugabe devrait être poursuivi pour crimes contre l’humanité.

Personnalité haute en couleur, maniant l’art de la dérision dans un anglais parfait, Mugabe avait répondu aux critiques sur ses positions homophobes: «Le président Barack Obama voudrait que j’autorise les mariages homosexuels dans mon pays. Il doit venir ici, pour que je sois le premier à l’épouser.» Mais finalement, c’est son épouse Grace qui aura été à l’origine de sa chute, si celle-ci se confirme.

Source letemps.ch

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