J.A Alors que les mutineries n’ont pas toutes cessé, le pays fait face à une nouvelle forme de menace : celle de commandos d’hommes armés qui multiplient leurs attaques. Si les méthodes convergent, leurs objectifs, eux, semblent différents.

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Les grandes avenues d’Abidjan ont été balayées ; les derniers coups de peinture viennent d’être passés ; un peu partout, des illuminations ont été accrochées… Ce 19 juillet, la capitale économique ivoirienne revêt ses plus beaux atours. Dans moins de quarante-huit heures doivent débuter les 8es Jeux de la francophonie.

Depuis la fin de la crise postélectorale, jamais la Côte d’Ivoire n’avait organisé un événement d’une telle ampleur. La plupart des 3 600 athlètes, des centaines de journalistes et des dizaines d’officiels sont déjà là. L’heure est donc à la fête lorsque, à 22 heures, les premiers coups de feu retentissent.

Ils proviennent de l’entrée de l’école de police, en plein cœur de Cocody, l’un des quartiers huppés d’Abidjan. Sur l’avenue, une vingtaine d’hommes vêtus de treillis tirent en l’air, braquant les voitures et menaçant les passants.

Si les autorités évoquent une simple négligence des forces de l’ordre, certains témoins parlent d’un commando armé, alimentant la psychose.

À l’intérieur du bâtiment, un groupe réussit à prendre le contrôle de la poudrière du Centre de coordination des décisions opérationnelles (CCDO, une unité mixte d’élite chargée de la sécurisation d’Abidjan et des grandes villes du pays).

Les assaillants parviennent à s’emparer d’un important stock d’armement et à s’enfuir, faisant un mort. Le commando était bien renseigné. Rien d’étonnant à cela : cinq de ses membres, qui seront arrêtés ultérieurement, appartenaient au bataillon blindé du camp militaire d’Akouédo, à Abidjan, et trois d’entre eux étaient mis à disposition du CCDO.

Quelques semaines plus tard, le 9 août, une vingtaine de détenus parviennent à s’enfuir du tribunal d’Abidjan. Ont-ils bénéficié de complicité ? Si les autorités évoquent une simple négligence des forces de l’ordre, certains témoins parlent d’un commando armé, alimentant la psychose.

Les attaques font trembler le pays 

En moins d’un mois, six attaques ont secoué le pays. Quelques jours après l’assaut d’Abidjan, trois autres villes – Azaguié (à 40 km au nord d’Abidjan) le 22 juillet, Fresco (Sud-Ouest) dans la nuit du 28 au 29 juillet et Adzopé (à une centaine de kilomètres au nord-est d’Abidjan) le 4 août – subissent à leur tour des incursions armées.

Le scénario est toujours plus ou moins identique : un commando de dix à trente hommes, en civil ou vêtus de treillis des Forces armées de Côte d’Ivoire (Faci), s’attaque, l’arme au poing, à des postes de police ou de gendarmerie.

Au passage, ils « braquent » des services financiers de l’administration publique et des établissements privés. « Ils se sont assurés de ne tuer personne, se contentant d’enfermer policiers et gendarmes dans un local et de tirer en l’air pour effrayer la population, précise un enquêteur de la gendarmerie. Ces opérations ont également toutes été limitées dans le temps : pas plus d’une heure, généralement entre 3 et 4 heures du matin. »

Dans la nuit du 14 au 15 juillet déjà, des militaires avaient ouvert le feu simultanément au 4e bataillon d’infanterie de Korhogo (Nord) et au poste de contrôle de N’Dotré, dans la commune d’Abobo (district d’Abidjan).

Les autorités sont convaincues que certaines attaques sont coordonnées, même si leurs revendications sont différentes.

Les mutins convoitaient d’importantes quantités d’armes. Cette nuit-là, le bilan se chiffre à trois morts. Une violence meurtrière qui tranche avec les attaques sans effusion de sang d’Azaguié, de Fresco et d’Adzopé.

Le profil des assaillants, lui aussi, diffère : si certains raids venaient de militaires en activité, d’autres émanaient d’anciens combattants ayant réintégré la vie civile. À Korhogo, trois caporaux du 4e bataillon d’infanterie de la ville – soupçonnés d’avoir participé à l’attaque – ont été mis aux arrêts.

Tous trois sont d’anciens rebelles des Forces nouvelles qui ont été intégrés en 2011 aux Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI, devenues plus tard Faci). Quant aux militaires arrêtés après l’attaque de l’école de police d’Abidjan, au nombre de cinq, ce sont des sous-officiers issus du bataillon d’artillerie et d’infanterie d’Akouédo (Abidjan) et du bataillon blindé du CCDO, qui appartenaient aux ex-Forces de défense et de sécurité (FDS, appellation de l’armée nationale sous Laurent Gbagbo).

« Nous avons pu dresser le profil de trois groupes d’assaillants, révèle un officier général au fait du dossier : d’anciens combattants de la rébellion de Guillaume Soro reversés dans l’armée, des militaires toujours en poste qui s’étaient battus aux côtés du président Laurent Gbagbo et d’anciens combattants non intégrés à l’armée. Ce sont ces derniers qui ont mené l’attaque de Fresco. »

Retour de bâton envers ADO

Les autorités sont convaincues que certaines attaques sont coordonnées, même si leurs revendications sont différentes. À Korhogo, « quelques soldats ont cru devoir exprimer des récriminations [d’ordre financier] en se servant de leurs armes », a estimé dans un communiqué le général Sékou Touré, chef d’état-major des armées.

Ces mutins étaient furieux d’avoir été privés de la prime de 12 millions de F CFA (18 300 euros) accordée aux membres du contingent 8400 après leurs soulèvements de janvier et de mai.

À défaut de prendre le pouvoir, ils cherchent à le déstabiliser et à créer, au sein de la population, un sentiment d’exaspération vis‑à-vis des autorités. »

Les revendications du commando ayant sévi à l’école de police étaient plus politiques. L’un de ses membres était connu pour ses prises de position en faveur de Laurent Gbagbo. « Il ne cachait pas ses opinions, confie l’un de ses amis. Mais de là à prendre les armes, cela reste quand même surprenant. »

Le brigadier-chef Alain Sery Doua, arrêté après l’attaque qu’il dirigeait, a confié aux enquêteurs que les assaillants étaient regroupés au sein d’un mystérieux Comité national pour la défense du territoire (CNDT) et avaient prévu de s’attaquer ensuite au camp d’Akouédo. Mais le commando positionné devant ce camp n’a pas eu le courage d’attaquer, ce qui a grippé la stratégie globale du groupe.

Quant aux éléments qui ont donné l’assaut à Azaguié, Adzopé et Fresco, ils étaient à la recherche d’armes, de munitions et d’argent… mais pas seulement. « Leur attaque rappelle des actions de guérilla urbaine à des fins politiques, explique Arthur Banga, enseignant-chercheur à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, spécialiste des questions militaires. À défaut de prendre le pouvoir, ils cherchent à le déstabiliser et à créer, au sein de la population, un sentiment d’exaspération vis‑à-vis des autorités. »

De son côté, le ministre de l’Intérieur dénonce des « nostalgiques qui refusent d’entendre les appels à la réconciliation du chef de l’État ».

De même, l’attaque de l’école de police d’Abidjan a eu lieu quelques heures seulement après le remaniement ministériel qui a vu Hamed Bakayoko, jusque-là ministre de l’Intérieur (et rival de Guillaume Soro), décrocher le poste sensible de ministre de la Défense.

De fait, le timing de ces attaques – proches d’événements politiques – pose question. Dans la nuit du 30 au 31 octobre 2016, quelques heures après la fermeture des bureaux de vote pour le référendum constitutionnel, le commissariat du 3e arrondissement de Daloa (Centre-Ouest) avait déjà été attaqué par des individus armés qui y ont dérobé des armes, braquant au passage une station-service.

De même, l’attaque de l’école de police d’Abidjan a eu lieu quelques heures seulement après le remaniement ministériel qui a vu Hamed Bakayoko, jusque-là ministre de l’Intérieur (et rival de Guillaume Soro), décrocher le poste sensible de ministre de la Défense.

Celle d’Adzopé est survenue peu après le début d’une tournée des popotes de Bakayoko, fortement relayée sur les réseaux sociaux. Et les autorités s’attendent à d’autres actions du même type au cours des prochaines semaines.

« Nous pouvons imaginer que ces personnes ne se contenteront pas toujours de tirer en l’air, elles peuvent préparer des attaques de plus grande envergure », commente Bruno Nabagné Koné, le porte-parole du gouvernement.

Celui-ci assure que « les fils vont continuer à être démêlés » et confie avoir « bon espoir de remonter jusqu’aux commanditaires ».

Mi-mai, alors qu’une équipe d’enquêteurs ivoiriens venait d’être mandatée pour traquer de potentielles caches, Joël N’Guessan, le porte-parole du Rassemblement des républicains (RDR, parti présidentiel), s’en était pris à des « meneurs encagoulés ».

« Que les masques tombent enfin sur cette crise interminable ! » avait-il réclamé. Quelques jours plus tard, la découverte à Bouaké d’un important arsenal au domicile de Souleymane Kamaraté Koné, dit « Soul To Soul », le directeur du protocole (et bras droit) de Guillaume Soro, avait dirigé les soupçons vers le président de l’Assemblée nationale.

Ce dernier avait déjà été accusé par l’ONU, en avril 2016, de détenir illégalement 300 tonnes d’armes – ce qu’il a toujours nié. Aucune enquête n’a pour l’heure prouvé son implication. « Je ne suis pas du genre à poignarder dans le dos », martèle-t‑il depuis.

L’armée manque d’organisation

« À plusieurs reprises, nous avons été conduits sur de fausses pistes, regrette un officier proche de l’enquête. Soit les armes ont été déplacées, soit nos indicateurs étaient mal informés. Mais ces opérations sont la preuve que ceux qui détiennent encore illégalement des stocks d’armes se sentent désormais surveillés. »

En attendant, les autorités s’organisent pour faire face à la menace. Fin juin, Alassane Ouattara a signé une ordonnance conférant aux commandants de l’armée et de la gendarmerie, les généraux Sékou Touré et Nicolas Kouakou, le pouvoir de procéder à des radiations sans procédure préalable.

Objectif : contrôler des troupes dont l’indiscipline est de plus en plus problématique. Depuis juin, outre l’hélicoptère d’intervention de la police, l’armée s’appuie sur au moins deux hélicoptères d’attaque Mi-24.

Le renseignement reste le talon d’Achille du pouvoir.

Des engins acquis dans le cadre de la loi de programmation militaire 2016-2020, d’un coût global de plus de 2 000 milliards de F CFA – dont le tiers consacré à la réhabilitation et à l’achat d’équipements.

En juillet, l’armée, la police et la gendarmerie ont été placées en état d’alerte maximale, et aucune permission n’est plus accordée aux soldats. Mais, alors que l’état-major redoutait des attaques à l’approche de la célébration de la fête de l’indépendance, le 7 août, les cérémonies se sont déroulées sans incident.

Le renseignement reste le talon d’Achille du pouvoir. Si l’infiltration d’agents dans le milieu des exilés pro-Gbagbo a permis de réduire considérablement la menace de ces activistes, la tâche est plus difficile dans un nouveau cadre qui pourrait impliquer des personnes issues du pouvoir.

Selon Éric Kahé, un ex-ministre de Laurent Gbagbo exilé en France, « à force de se concentrer sur la surveillance d’opposants politiques qui ne constituent pas une réelle menace pour le gouvernement, les autorités se laissent surprendre par leurs ennemis internes, visiblement plus déterminés »…

D’un soulèvement à l’autre

Depuis son accession au pouvoir, Alassane Ouattara est aux prises avec des attaques armées. Exilés au Ghana et au Liberia depuis leur défaite, des miliciens fidèles à Laurent Gbagbo avaient multiplié les actions subversives à partir de décembre 2011 dans l’objectif de renverser le pouvoir.

Jusqu’en 2014, ces mouvements opérèrent dans la violence, tuant des soldats des ex-FRCI, des Casques bleus de l’ex-Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire et des civils.

L’arrestation, début 2015, de Théophile Zohourou – le cerveau opérationnel des attaques – a mis un terme au mouvement. Ses interrogatoires, lors desquels il s’est montré particulièrement bavard, ont permis aux enquêteurs de recueillir de précieuses informations, notamment sur de supposés « mécènes » appartenant à la galaxie Gbagbo.

Depuis, les auteurs de ces déstabilisations ont changé de visage. En novembre 2014, puis en janvier et mai 2017, ce sont d’anciens rebelles des Forces nouvelles intégrés dans l’armée qui ont fait trembler le pays en réclamant une prime dite de guerre.

Depuis qu’elle leur a été payée, ils sont rentrés dans le rang. Cela n’est pas le cas des démobilisés, issus comme eux de l’ancienne rébellion mais qui, pour des raisons liées à leur âge avancé, à leur origine étrangère ou à leur état de santé, ont été laissés sur le carreau fin 2011.

Ces derniers ont violemment manifesté, en mai, réclamant le versement de 18 millions de F CFA (près de 27 500 euros), englobant l’équivalent de la prime remise aux soldats du contingent 8400 et 6 millions de F CFA d’arriérés de primes.

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